MICHON Paul

1897-1964

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ELOGE FUNEBRE

La disparition d'un professeur est un deuil cruel dans la famille universitaire, surtout quand il a été tenu pendant longtemps éloigné par une pénible maladie. Pour un médecin, c'est un dur calvaire que de se voir atteint d'une affection à laquelle aucune thérapeutique ne vient apporter un remède efficace. Pour la Faculté, c'est une très lourde perte que de voir partir un de ses Maîtres des plus réputés et des plus écoutés. Il laisse heureusement après lui de nombreux élèves qui sauront, je le sais, continuer son oeuvre et poursuivre son action.

Le Professeur MICHON appartenait à une famille d'universitaire. Son père, le Doyen Lucien MICHON, avait enseigné à la Faculté de Droit de Poitiers avant de venir à Nancy poursuivre une brillante carrière, et c'est à Poitiers que notre Collègue MICHON naquit en 1897. Il appartenait ainsi à une génération qui devait connaître la tourmente de la grande guerre, et dès l'âge de dix-neuf ans, en 1916, il était appelé dans une unité combattante où il se distinguait très particulièrement par sa bravoure lors de la bataille de Verdun où sa brillante conduite devait lui valoir une élogieuse citation avec la croix de guerre. C'est au cours de cette longue tourmente qu'il devait contracter des amitiés solides nées sur les champs de bataille - époque héroïque qu'il aimait à rappeler avec son camarade, le Professeur BARIETY. Revenu à Nancy un an après l'Armistice, il s'orientait immédiatement, et par vocation, vers la carrière médicale.

De 1920 à sa mort, soit pendant quarante-quatre années, il consacra toute sa vie à l'enseignement, à la recherche et à la pratique à l'hôpital et en ville. Ces quarante-quatre années constituent un long palmarès de distinctions brillantes qu'il est de mon devoir de Doyen de vous rappeler aujourd'hui. Durant ses études, MICHON se révèle le plus brillant élève de sa promotion, et les récompenses viennent, année après année, sanctionner ses succès, et c'est ainsi que nous le voyons recevoir le prix d'anatomie et d'histologie en 1920, celui de physiologie physique et chimie, l'année suivante celui de médecine, puis celui de chirurgie et accouchements en 1922, le prix HEYDENREICH PARISOT de médecine en 1924. Il soutient sa thèse de doctorat en 1925, travail qui lui vaut le grand prix de thèse. En même temps, il est attiré vers la faculté des Sciences, et c'est durant ses études médicales qu'il prépare des certificats de géologie en 1915, de botanique en 1920, de physiologie générale en 1922 qui lui confèrent le diplôme de licencié es sciences.

Sa carrière universitaire à la Faculté de Médecine débute très tôt ; dès 1920, il est nommé préparateur d'anatomie pathologique, poste qu'il occupe durant quatre ans auprès du Professeur HOCHE. En 1924, ayant terminé son internat, il est nommé chef de clinique médicale dans le service du Professeur SIMON, remplacé à son départ en retraite par le Professeur RICHON. Il est ensuite nommé chargé de cours complémentaire de neurologie au départ du Professeur agrégé CORNIL, enseignement qu'il prodiguera dans le cadre de la clinique de l'Hôpital Saint-Julien jusqu'en 1945.

Mais, cependant, l'on doit constater que les postes élevés de la hiérarchie universitaire lui furent difficiles d'accès. Il faut bien se souvenir, en effet, qu'entre ces deux grandes guerres mondiales, le personnel de la Faculté était très restreint, et que les places d'agrégés étaient très rares dans toutes les disciplines. L'accès en était donc très difficile, et ce n'est qu'en 1939, à l'âge de quarante-deux ans, que notre collègue MICHON parvenait à l'agrégation de médecine, alors qu'il était en droit d'espérer une promotion beaucoup plus rapide eu égard à sa valeur et à ses titres.

Et encore, ses neuf années d'agrégation terminées, aucune chaire de titulaire n'était vacante, et il devait retomber dans la situation particulièrement désagréable d'agrégé libre durant près de cinq années. En 1953 cependant, le Conseil de la Faculté, reconnaissant très justement la haute valeur de ses titres et l'importance de ses mérites, lui conférait la robe rouge en le nommant professeur sans chaire. Au premier janvier 1956, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans, il accédait, à la suite des deuils répétés qui frappaient à cette époque la faculté de Médecine, à la chaire de thérapeutique qu'il n'occupait d'ailleurs que quelques mois pour obtenir enfin, le 1er novembre 1956, la chaire de clinique médicale, laissée vacante par le départ à la retraite du Professeur ABEL.

Cette lente progression, qui a été le sort de tous ceux qui appartenaient à sa génération, loin d'être pour lui un facteur d'amertume, fut toujours un stimulant pour travailler sans relâche dans tous les domaines où souvent le hasard des circonstances le portait. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il eut bien peu de temps pour mettre à profit dans son nouveau service le fruit d'un travail persévérant et d'une longue expérience. Sa carrière hospitalière a été parfaitement régulière et parallèle à sa carrière universitaire. A une époque où l'on ne parlait pas encore de fusion, il a su mener harmonieusement les examens universitaires et les concours hospitaliers.

Reçu externe des hôpitaux dès le lendemain de la grande guerre (en 1920), il suit les cliniques des professeurs FROELICH et Jacques PARISOT. Dès l'année suivante, il est reçu à l'internat, et accomplit ses quatre années chez les professeurs SPILLMANN, ETIENNE et VAUTRIN. En 1923, il reçoit le prix BENIT qui vient s'ajouter aux nombreuses récompenses qu'il a obtenues à la faculté. Reçu au concours du médicat des hôpitaux en novembre 1929, il est nommé chef de service à Saint-Julien où son orientation se tourne alors vers la neurologie qui était d'ailleurs son orientation de prédilection. En 1954, par suite des hasards de l'évolution des places hospitalières, il accepte la lourde mission de Directeur du Laboratoire Central des Cliniques, tâche qu'il assumera avec une conscience exceptionnelle pendant deux ans avant de rejoindre la clinique médicale.

A ces orientations multiples, notre collègue MICHON devait en ajouter une autre dans laquelle il remplit un rôle véritablement de novateur, et dans laquelle il devait acquérir la reconnaissance de tous les médecins et des malades ; je veux parler de la transfusion sanguine. Esprit très ouvert à toutes les nouveautés, MICHON avait été attiré très tôt par cette pratique, encore toute nouvelle et de caractère exceptionnel, au lendemain de la première guerre où il avait appris sur les champs de bataille et dans les hôpitaux, et la pratique et les immenses services qu'elle pouvait rendre. Aussi, bénévolement et avec un dévouement sans limite, MICHON se mit très rapidement au service de tous pour réaliser les premières transfusions hospitalières pratiquées alors uniquement de bras à bras.

Je me souviens, alors que j'êtais jeune externe en 1926 chez le Professeur HAMANT, avoir appelé notre collègue MICHON à pratiquer, généralement dans des cas désespérés des transfusions qui se passaient le plus souvent la nuit dans des conditions matérielles d'une précarité extrême à la faible lueur des fameuses lampes balladeuses des grandes salles de la clinique chirurgicale.

Mais, notre ami MICHON était l'exemple de la persévérance et de la ténacité et quand, au lendemain de la seconde guerre, des progrès techniques spectaculaires nous furent apportés d'Amérique, immédiatement il sut se mettre au courant de ces nouvelles méthodes et entreprit de les réaliser sur l'échelle qu'elles méritaient. Et c'est ainsi qu'avec une persévérance admirable, il sut créer de toute pièce dès 1948 un premier centre de transfusion reconnu enfin par une sanction officielle en 1953. Inutile de vous rappeler qu'entre temps, de 1945 à 1953, son centre s'était parfaitement équipé en personnel et en matériel et que les services qu'il rendait étaient inappréciables.

La grande réalisation matérielle d'un centre moderne parfaitement conçu et équipé est sur le point d'être terminé. MICHON n'aura malheureusement pas vécu assez longtemps pour voir inaugurer et fonctionner ce centre qui est le plus beau témoignage concret de son enthousiasme et de son activité. Ce centre, ne l'oublions pas, n'est pas seulement une oeuvre bénéfique pour les éminents services qu'elle rend dans la pratique médicale journalière, c'est aussi un lieu de travail, d'enseignement et de recherches qui a permis l'éducation de plusieurs générations, déjà, d'étudiants par l'enseignement des diplômes d'hématologie et d'hématologie supérieure.

Tel est très brièvement résumé le tableau fort incomplet des diverses activités de notre collègue, quelle carrière bien remplie dans nombre d'aspects divers de la clinique médicale. Tout cela nous explique ces nombreuses distinctions qui lui furent accordées. Membre de nombreuses sociétés savantes, ses conseils et ses publications y avaient une large audience. Membre correspondant de la Société Médicale des Hôpitaux de Paris, il avait été élu récemment correspondant de l'Académie de Médecine.

La tâche d'un Doyen est particulièrement ingrate car elle consiste essentiellement à rappeler les étapes de la carrière universitaire d'un Maître disparu. Mais, je ne saurais me limiter à une sèche énumération de titres et à une louange académique du Professeur MICHON. C'est au nom de l'amitié que je veux maintenant ajouter quelques mots. Voilà de très nombreuses années que je connaissais le Professeur MICHON. Pendant tout le cours de mes études secondaires, je me trouvais être le camarade et l'ami de son frère André. A peine arrivé à la Faculté de Médecine, je le rencontrais dans de nombreux services. Il préparait le concours du médical au moment ou je me présentais à l'internat, et il voulut bien m'entraîner aux présentations de malades dans le service du Professeur RICHON.

J'ai toujours admiré en lui son immense érudition médicale ; sans relâche, il lisait toutes les publications médicales, les annotait, les transcrivait sur des fiches, même quelques jours avant sa mort, je l'ai vu, avec une persévérance jamais ralentie, continuer ce labeur qui fut pour lui une règle d'or. Cette large connaissance des choses faisait qu'aucun domaine de la médecine ne lui était étranger, et elle explique bien que sa curiosité acérée l'ait amené à approfondir suivant les époques des aspects très divers de la médecine : dermatologie, neurologie, cardiologie, transfusion et réanimation. En toutes choses, il ne se contentait pas de données sommaires ou de connaissances superficielles, mais il allait toujours jusqu'au fond des problèmes qui se posaient à lui. Travailleur infatigable, il ne se contentait pas de spéculation pure. Le côté clinique et pratique des problèmes demeurait toujours pour lui la sanction vraie, pragmatique, de l'enrichissement intellectuel qu'il avait acquis. Ses réalisations demeureront en tout la preuve la plus éclatante.

Malgré tous ses succès, il demeurait toujours un homme d'une exceptionnelle modestie et ne faisait aucun cas des distinctions qu'il recevait. Courageux, il le fut pendant les deux guerres, à Verdun comme au moment des tristes heures de 1940 ; ses deux croix de guerre comme sa légion d'honneur en sont le témoignage réel. Son attitude devant une longue et triste maladie reste un exemple pour ceux qui l'ont approché durant ce pénible calvaire. Son dévouement, enfin, était sans limite, vis-à-vis de ses collègues comme vis-à-vis de ses malades. Tout ce qu'il a réalisé dans sa vie n'était-il pas dans son véritable but pour soulager les misères et les douleurs du prochain ?

Il a accepté la mort avec une parfaite sérénité - fortifié qu'il était par une foi profonde. La simplicité qu'il a voulue pour ses obsèques n'a eu d'égal que le recueillement et l'affliction profonde de tous ceux qui sont venus, nombreux, le conduire à sa dernière demeure. Notre Collègue MICHON avait désiré qu'aucun discours ne fût prononcé à ses obsèques, mais il avait souhaité que sa mémoire fût évoquée à la Faculté. C'est une mission que j'accomplis avec tout mon coeur vis-à-vis d'un collègue et d'un ami. Son fils, le Professeur agrégé Jacques MICHON recueille aujourd'hui un lourd héritage, mais une voie royale lui a été tracée. Qu'il sache combien nous partageons tous en ce moment sa peine, celle de sa mère, celle de tous les siens. Ce chagrin, il est aussi le nôtre, et si mon témoignage d'amitié peut l'aider à supporter son deuil, ces quelques mots auront atteint leur but.

Professeur A. BEAU

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ELOGE ET OEUVRE par le Professeur A. LARCAN

Nous ne verrons plus son élégante silhouette, son visage tourmenté et emprunt de noblesse, son front méditatif ravagé de rides, son sourire transversal. Nous ne remarquerons plus son extraordinaire pâleur qui ne faisait qu'accentuer la grande dignité et l'éminente simplicité qui s'imposaient à tous. Le Maître qui vient de nous quitter, le Professeur Paul Michon, fut non seulement un homme de science, mais un grand homme de bien. Laissons parler les faits. Laissons aussi parler le coeur. Puisqu'il me revient la redoutable tâche d'évoquer celui qui fut pour vous un collègue, un ami ou un maître, je voudrais choisir dans cette oeuvre si importante, les apports les plus originaux d'un homme dont la curiosité et l'ardeur au travail étaient quasi légendaires, et faire revivre le Maître sinon tel qu'il fut, au moins tel que nous l'avons vu, connu et aimé.

Sa carrière hospitalo-universitaire se déroule selon le rite traditionnel de 1921 à aujourd'hui. Interne des Hôpitaux en 1921, chef de clinique en 1925, Médecin des Hôpitaux en 1929, il devait être victime des aléas des concours et n'être nommé à l'agrégation de Médecine qu'en 1939. Professeur sans chaire en 1953, il accédait à la chaire enviée de clinique médicale, consécration de sa valeur et de son ancienneté. Dans les nombreux services où il servit comme Interne ou Chef de Clini­que, plus spécialement auprès des Professeurs Spillmann, Etienne, Simon et Richon, il ne cessa de développer ses grandes qualités de clinicien et d'interniste. Mais le hasard des situations et ses goûts personnels l'orientèrent plus particulièrement vers certaines disciplines.

Dermatologiste il était, au début de sa carrière, et il garda de cette discipline l'esprit volontiers descriptif, le souci de l'analyse minutieuse et imagée, le goût du détail pittoresque, le sens des classifications. Ses premières publications sont consacrées à des sujets dermato-vénérologiques, et il nous est arrivé bien souvent de surprendre notre Maître en train de faire une brillante clinique au chevet d'un malade dont la composante dermatologique était restée ignorée jusqu'à son intervention. Cette prime formation engagera plus tard toute une série de publications sur les purpuras et aussi une étude importante des liquides extra-cellulaires au cours des dermatoses exfoliantes et suintantes, responsables d'un véritable choc chronique.

Neurologue il fut, neurologue très averti il demeurait dans le cadre de la clinique médicale. Chargé du cours de Neurologie, membre associé de la très fermée Société de Neurologie, il fut peut-être avant tout un séméiologiste : il convient de rappeler la précision de ses descriptions; et aussi l'originalité indéniable de certaines de ses observations : signe du broutage au départ du parkinsonien ; coup de poignard rachidien des hémorragies méningées spinales ; étude précise des réflexes sous-épicondyliens et radiofléchisseurs ; description du syndrome pyramidal du membre supérieur, du syndrome d'hémisudation faciale, de l'ictus ridendo. Un les premiers, il signale l'existence d'un signe d'Argyll-Robertson au cours d'un processus tumoral, et note des troubles de la sécrétion lacrymale au cours de syndromes basilaires. Mais il devait également traiter magistralement certains chapitres neurologiques remarquables par leur actualité et leur documentation solide et minutieusement colligés. Citons l'étude des formes anormales des névraxites épidémiques, des hémiplégies post-sérothérapiques, des myélites disséminées aiguës, des paraplégies post-hémorragiques, des névrites sciatiques sulfamidées, du Parkinson post-traumatique, des manifestations pharyngo-oesophagiennes du botulisme, des formes hautes du syndrome de Guillain et Barré. Il décrivit le premier cas d'hémangiome vertébral diagnostiqué cliniquement. Plus récemment, d'importants mémoires furent consacrés à l'étude des neuropathies au cours de la maladie de Waldenström et des encéphalites azotémiques psychosiques aiguës.

Hématologiste il devint, Hématologiste il resta. Tous les aspects cliniques et biologiques de cette fascinante discipline lui étaient familiers. Il fréquentait assidûment, tant que ses forces ne l'avaient pas abandonné, la Société française d'Hématologie dont il fut un jour Vice-président. Presque tous les chapitres ont retenu son attention : étude de certaines anémies mégaloblastiques secondaires à une gastrectomie totale, associées à une grossesse, ou mégaloblastoses, qu'il dénomme, anticipant sur un qualificatif en vogue, « paranéoplasiques » ; description de divers cas curieux d'anémies hémolytiques associées à des processus malins ; relation de maladies de Bryll-Symmers, de splénomégalies neutropéniques, de localisations rectales au cours des agranulocytoses. Il s'attacha plus spécialement à l'étude des processus hémorragiques en rapportant certaines formes rares de purpuras, en codifiant et en décrivant avec son très regretté collaborateur E. Remigy, une méthode originale, précise et spectaculairement efficace du traitement des accidents hémophiliques par le plasma fraîchement préparé, et éventuellement cryoconcentré. Avec nos chirurgiens thoraciques, il signale un des premiers cas français de fibrinolyse, et devait décrire une trombopathie nouvelle, demeurée jusqu'à présent unique : la téléangiotrombopathie familiale avec déficit du facteur plaquettaire antihéparinique. Enfin, il fournit une contribution de grande valeur à la connaissance des dysglobulinémies : citons ses recherches concernant certains aspects, en particulier cytologiques du myélome multiple : myélome à folioles, myélome à cristaux ; et surtout son étude originale de la maladie de Waldenström, dont il apporte un des premiers en France de nombreuses observations remarquablement étudiées. Soulignant le déterminisme viscéral de l'affection, il peut étudier, sous un vocable plus générique, les neuropathies et néphropathies dysglobulinémiques, la diathèse hémorragique, les manifestations oculaires et rhinopharyngées de ces affections.

Des incursions souvent très fécondes dans d'autres domaines de la Médecine interne témoignent de sa curiosité inlassée et de sa prodigieuse capacité d'adaptation. En cardiologie, il devait faire connaître en France la myocardie gravidopuerpérale de Meadows, et surtout fournir une étude détaillée des anomalies de 1'électrocardiogranne liées aux perturbations métaboliques. Il devait aussi s'attacher parmi les premiers aux déterminations cardio-vasculaires d'origine rickettsienne, en apportant des faits et suggérant une interprétation aujourd'hui plus volontiers reconnue, Il devait également attirer l'attention sur un cadre proche de la P.A.N. qu'il dénommait polyangéionévrites nodulaires fébriles histologiquement muettes, et dont nous avons eu l'occasion de revoir plusieurs cas.

En endocrinologie, il étudia la coexistence de la maladie d'Addison avec la grossesse, et définit un bon test de diagnostic de l'insuffisance surrénale, en proposant d'étudier simplement la tolérance à l'apport de sel plus désoxycorticostérone. En 1927, soit 5 ans avant Cushing, il décrivait un cas d'obésité endo­crinienne avec faciès lunaire, vergetures pourpres, obésité facio-tronculaire, cyphose, etc... mais ne put relier ces phénomènes aux surrénales. Une de ses dernières études est consacrée à l'important problème des gynécomasties, dont il avait, sa vie durant, colligé de nombreux cas d'étiologie très diverse. En néphrologie, il devait décrire les néphrites syphilitiques secondaires, faire reconnaître le concept de néphrites d'origine virale et conseiller ses élèves dans la mise au point de la technique de ponction biopsie rénale à Nancy. En diabétologie, il n'hésita pas à « brûler ce qu'il avait adoré », et convaincu par certains impératifs physiopathologiques, et la valeur des résultats concrets, il se rangea délibérément aux cotés des pédiatres dans la vieille querelle du régime, préconisant l'adaptation des doses d'insuline. Il proposa également un traitement original valable et logique de 1'acidocétose diabétique dont il devait préciser les aspects physiopathologiques récents dans de nombreuses publications.

Dans le domaine de la pathologie infectieuse et parasitaire, nous dégagerons ses belles recherches concernant 1'ornitose-psittacose ; les manifestations cliniques souvent résurgentes des rickettsioses et leurs signes biologiques, en particulier la séro-agglutination dont il précisait la place, la valeur et les limites dans une belle publication. Rappelons encore son étude exhaustive des pleurésies virales réalisée en collaboration avec les médecins militaires. Enfin, le premier en Lorraine, il donne une étude très complète et fournit des documents inédits concernant la très curieuse échinococcose alvéolaire.

Le clinicien était doublé d'un biologiste de valeur, et sa grande habitude des méthodes et des raisonnements biologiques lui permit, comme en se jouant, de s'adapter à la médecine moderne après la libération. La formation était, à dire vrai, ancienne et solide. Licencié es Sciences en 1922, il avait été préparateur de physiologie et d'anatomie pathologique. Outre ses recherches transfusionnelles, il ne devait jamais perdre de vue le laboratoire. Il devait en particulier introduire l'oxymétrie à Nancy et étudier les variations de l'équilibre acido-basique au cours de l'électrochoc.

Lorsqu'il fut amené à succéder au Docteur Verain à la tête de la grande usine que constitue le laboratoire central des cliniques, ses capacités d'organisateur firent merveille. Il put mettre au point un certain nombre de tests aujourd'hui d'emploi courant : phénomène L.E., test de Coombs dont il préconise la lecture immédiate. Il garda de son passage au laboratoire de physiologie le goût des études minutieuses réalisées sans danger sur l'homme normal ou malade. Une de ses recherches les plus complètes et minutieusement établies concerne le temps de réaction, pour lequel il créa un neuro-explorateur muni d'un diapason. Grâce à ce petit instrument, il devait étudier non seulement le test de réaction vibratoire dans de nombreux syndromes neurologiques, décelant les altérations fines de la pallesthésie, mais aussi les tests visuo-psychiques de discernement, pressentant son intérêt dans les problèmes de sélection, à l'époque dans les limbes.

A l'apogée de sa carrière, ayant renoncé à la clientèle privée, il partageait son temps entre la clinique médicale A et le Centre de transfusion. Je crois pouvoir dire que si l'esprit était à la clinique, le coeur demeurait au Centre de transfusion. Le Centre de transfusion réanimation moderne que nous connaissons aujourd'hui est son oeuvre exclusive. Passionné par tous les problèmes de la transfusion dès son internat, il devait réaliser les premières transfusions sanguines à Nancy en 1923, dans les conditions héroïques qu'on imagine sans peine. Son expérience s'amplifia rapidement dans le cadre de l'hôpital et la maternité départementale, dont il était médecin consultant. Il est juste de reconnaître qu'il fut un des précurseurs de la transfusion en France, dont il devait souligner très vite les différents aspects biologiques, cliniques et sociaux.

C'est en 1926 qu'étudiant l'épreuve classique de Beth-Vincent, il préconisait une contre-épreuve réalisée à l'aide d'hématies. Il s'agit de l'épreuve dite de Simonin que Monsieur Michon a indiscutablement décrite le premier. Il devait préconiser par la suite, pour éviter les phénomènes d'auto-agglutination, l'épreuve dite des 6 gouttes. Un des premiers, il affirmait le principe alors discuté de l'immutabilité des groupes sanguins. Secondairement, il applique les techniques de cryo-concentration à l'isolement des sérums tests, au groupage des nouveaux nés, à la détection des immunisations frustes.

Dans le domaine des applications, c'est l'étude systématique des résultats transfusionnels. C'est la première exsanguino-transfusion pour incompati­bilité foeto-maternelle, réalisée à Nancy. C'est aussi la découverte en 1951, d'un des premiers cas d'incompatibilité foeto-maternelle ABC. Immédiatement, M. Michon préconise une solution logique et originale : exsanguinotransfusion des globules O lavés mis en suspension dans du plasma AB. Le Centre, qui s'abritait modestement dans les locaux actuels de la chefferie des travaux, émigra dans le nouveau bâtiment et sera doté de moyens techniques considérables. La fabrication du plasma est entreprise. Le Centre de Transfusion rend des services de plus en plus inappréciables à la collectivité. Ceci n'est évidemment possible que grâce aux dons généreux de nombreux volontaires. L'organisation rationnelle des collectes du sang, la formation des équipes mobiles, les rassemblements amicaux ou officiels des donneurs de sang constituent l'aspect médico-social de l'oeuvre de P. Michon.

Sa réalisation ultime, dont il ne put voir le plein achèvement, sera la construction du nouveau Centre dont il avait proclamé la nécessité, conçu minutieusement le projet, et surveillé les plans et les premiers travaux. Ce Centre, inauguré dans quelques mois, portera le nom de son Directeur fondateur. Le domaine apparemment nouveau de la Réanimation lui était familier, et nul plus que lui n'était conscient du rôle grandissant joué par cette discipline si proche de 1'hémobiologie par les techniques et l'esprit qui l'animent. Il en aperçoit rapidement les multiples aspects et en prévoit le développement ultérieur. Il dénomme son Centre « de transfusion et de réanimation », s'entoure d'anesthésiologistes et d'internistes spécialisés dans l'étude des problèmes métaboliques développe l'emploi des dérivés du sang dans diverses indications médicales. Envoyé en mission aux Etats-Unis par le Ministère de la Santé publique, il se lie d'amitié avec Haserick à Cleveland, et Elliott à Miami, et rapporte idées et documents. Instruit par l'expérience de Miami, il préconisa le premier en France l'emploi du drip-feeding pour la réalimentation du grand malade. Il s'attaque aux problèmes multiples du traitement des intoxications, et s'enorgueillit à juste titre de la très faible incidence des hépatites post-transfusionnelles dans la région. Puis ce sont les grandes réalisations. Convaincu de la nécessité de doter le Centre hospitalier de Nancy de moyens efficaces d'épuration extra-rénale, il obtient des autorités administratives l'achat d'un des tout premiers reins artificiels utilisés en province. Rapidement en état de marche, le centre d'épuration extra-rénale de la clinique médicale A fonctionnant en liaison étroite avec le Centre de transfusion, est aujourd'hui doté d'une batterie de reins artificiels et de moyens divers.

Il organise alors des Journées de réanimation médico-chirurgicale qui connaissent un grand succès, sous la présidence de ses amis les Professeurs Mollaret et Lassen. Il livre l'essentiel de sa pensée dans son oeuvre maîtresse, « Agression et réanimation en Médecine interne », où il décrit une séméiologie nouvelle, la séméiologie métabolique, et devant l'Académie nationale de Médecine, défend la notion de Centres de réanimation. Dans la conclusion de l'ouvrage auquel il m'associa, il définit le rôle du Médecin réanimateur qui doit, écrit-il, « à chaque instant et selon les fluctuations du moment, coordonner toute l'action, la diriger dans le sens bénéfique alors que si facilement ce pourrait être l'inverse. Il lui faut dégager les faits essentiels et les thérapeutiques majeures, sans pour autant méconnaître l'humble détail qui, bientôt négligé, pourrait passer au premier plan des préoccupations. Il lui faut compter avec les familles, savoir imposer les solutions héroïques lorsqu'elles seules ont la chance d'être salvatrices, mais aussi éviter les souffrances inutiles, savoir s'abstenir et lorsqu'il juge le moment venu, renoncer. »

Telle est l'oeuvre importante du médecin et du chercheur. Nous n'aurions garde de passer sous silence un aspect un peu insolite de son activité, qui fut souvent gentiment plaisanté : mon Maître avait un esprit d'invention peu commun et faisait construire pour des besoins médicaux précis de petits instruments ou appareils souvent très ingénieux, et qui ont rendu d'éminents services avant que leur carrière ne fut relayée par des procédés techniques plus modernes. Après Schindler, nais bien avant Moutier, P. Michon construit et utilise un gastroscope. Il adapte la seringue de Jubé, modifie les trocarts, codifie des « trucs » techniques : cathéter monté à l'intérieur d'une aiguille de Vernes, embout serveur, hémo-séparateur, lave-pipette, bac réchauffeur. Il invente un trocart pour l'implantation sous-cutanée des pellets médicamenteux, adopte un marteau à réflexes lourd muni d'un diapason, mais manque de justesse la thromboélastographie en construisant son thrombomètre enregistreur.

L'enseigneur qui doublait le médecin et le thérapeute se retrouvait au lit du malade, lors d'exposés de cas cliniques, au staff hebdomadaire du jeudi, comme dans le cadre de la conférence plus traditionnelle du mardi. Soulignons en passant son sens tout particulier de l'iconographie de qualité, qui le poussait, bien avant la guerre, à réaliser de courtes bandes filmées sur des sujets neurologiques. Il avait au plus haut degré le sentiment de ses responsabilités didactiques, et dans tous les domaines qui lui furent confiés, il distribua un enseignement clair, précis, adapté, parfois imagé et toujours complet. Souvent, il complétait ses leçons par la rédaction d'une question toujours admirablement bien présentée, ou même d'un véritable précis, comme sa toujours valable et précieuse « Introduction à la clinique médicale », dont la maison Masson n'assura malheureusement que la diffusion de la séméiologie cardio-respiratoire. Dans cet ouvrage destiné à faire comprendre les symptômes cliniques, on trouve un exposé très remarquable sur l'esprit clinique « fait à la fois de prudence, car l'erreur est toujours possible, et d'audace puisque l'hypothèse la plus hardie peut se trouver vérifiée, juxtaposant la minutie et la rigueur dans l'observation des faits, le bon sens et la logique dans leur interprétation, la largeur de vues et la modestie dans les conclusions, bien entendu toujours provisoires ». Cette description était un autoportrait.

Il n'eut garde d'oublier le praticien avec lequel il gardait des contacts fréquents et fructueux. Il organisa à leur intention les Assises départementales de Médecine, et fut élu au Conseil départemental de l'Ordre des Médecins, de Meurthe et Moselle. L'homme dont nous avons eu le privilège d'être le collaborateur, le côtoyant chaque jour, appréciant non seulement ses qualités médicales, mais ses grandes qualités humaines, était modeste, courageux et suprêmement élégant. Modeste, il l'était et le demeurait malgré son prestige, ses titres, ses éminentes qualités et les honneurs qui ne lui manquèrent pas totalement : Membre correspondant de la Société médicale des Hôpitaux de Paris, membre de très nombreuses sociétés médicales, chevalier de la légion d'honneur, il fût appelé à la présidence de Congrès nationaux de transfusion, et en 1961, suprême récompense, il fut nommé Membre correspondant de l'Académie de Médecine dans la section de Médecine.

Courageux il le fut, en s'engageant volontairement on 1915, et gagnant une belle citation sur le front de Verdun ; en acceptant sans désarroi certaines vicissitudes souvent sévères qui lui furent imposées au cours de sa carrière, et surtout en supportant stoïquement les indicibles souffrances entraînées par une cardiopathie valvulaire, connue de lui-même depuis très longtemps, cachée soigneusement aux siens, et dont il prévoyait la décompensation inévitable. Il m'en entretint quelquefois lorsque déjà dyspnéique, il gravissait avec peine chaque matin le modeste escalier qui accède à la clinique médicale A. Lorsque favorisés par un surmenage physique indiscutable, les troubles rythmiques et 1'hyposystolie compliquée de troubles hémodynamiques cérébraux, survinrent, il se trouva dans l'impossibilité de se déplacer. Privé de son stimulus habituel, l'activité médicale quotidienne, privé d'une partie de sa vision, il demeura malgré la fatigue extrême, et l'angoisse douloureuse qui l'affaiblissaient, calme, lucide, souriant, aimable et ne cessa de travailler, collectionnant fiches et documents nécessaires à la rédaction d'un ouvrage consacré à la coagulation, avant de s'endormir doucement de son dernier sommeil.

Ainsi, toute l'oeuvre pourtant si féconde de la fin de sa vie, est le fruit d'un combat incessant, d'un esprit toujours en éveil, contre un corps qui criait l'épuisement et demandait grâce. Malgré les conseils, les tendres sollicitations qui le poussaient à diminuer son activité, il demeura au poste tant qu'il le put, puis se retira, vaincu par la maladie, mais réussissant à survivre quelques 19 mois encore, grâce aux forces morales dont il parla un jour.

Si je devais cependant caractériser l'homme en un mot, je dirais qu'il était élégant. Elégance vestimentaire, élégance de ses gestes, de son éloquence; élégance raffinée de son coeur et de son esprit, s'associaient et se complétaient.Humaniste toujours à l'affût du fait nouveau, universel dans ses connaissances, et souvent pourtant très spécialisé, amoureux de la recherche théorique comme de l'humble détail technique, humoriste à l'occasion, courtois, d'une extrême politesse mais sachant au besoin faire intervenir sa persuasive autorité, tel m'apparaissait le Professeur Paul Michon. Il fut pour ses élèves, et plus spécialement pour ses trois collaborateurs qu'il conduisit à l'agrégation, un patron amical et affectueux, attentif aux joies et aux peines de chacun, compréhensif et réconfortant, sachant laisser de grandes responsabilités tout en maintenant ferme la direction de l'ensemble. Il savait se faire respecter. Il avait su se faire aimer.

A la tête de deux grands organismes du Centre hospitalier universitaire, comme dans tous les postes précédemment occupés, il laissera le souvenir d'un grand médecin, d'un réalisateur et souvent d'un précurseur. Mais malgré l'étendue et la valeur de son oeuvre, nous ne cacherons pas la peine que nous ressentons de la savoir inachevée. Il ne verra pas la clinique enfin modernisée ; il ne connaîtra pas le futur Centre de transfusion. Il n'aura pas la joie de voir sa doctrine épanouie au sein d'une école nombreuse et rassemblée.

Monsieur Michon s'était marié jeune, à une époque où ce n'était pas encore de mode. Il aimait à le rappeler. Près de lui se sont développées de belles vocations médicales et chirurgicales. Il avait reçu de son père, le Doyen L. Michon, le respect de l'érudition et du document, le sens profond des valeurs morales et intellectuelles. Il était justement fier de transmettre cette tradition. A Madame Michon, qui entoura son cher époux d'une tendre et affectueuse sollicitude, et qui ressent si cruellement cette disparition, à ses quatre fils et plus spécialement à mon ami le Professeur Jacques Michon, j'affirme au non de tous, que nous garderons du Maître disparu, un indéfectible souvenir.