BERNHEIM Hippolyte

1840-1919

` sommaire

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Leçon d'ouverture de clinique médicale

L'oeuvre de Bernheim : sommeil hypnotique et suggestion par P. KISSEL

Bernheim et l’école de Nancy par M. LAXENAIRE

Naissance de l'Ecole de Nancy : Liébeault et Bernheim par D. BARRUCAND

Texte extrait de « Les cliniques médicales »  par P. LOUYOT - Numéro Spécial du Centenaire de la Revue (1874-1974) Annales Médicales de Nancy

Hippolyte Bernheim, gravit les échelons des études médicales à la Faculté de Strasbourg, Interne en 1862, Aide de clinique la même année, et soutient sa thèse en 1867 sur la Myocardite aiguë. Il réussit le concours d'agrégation dès l'année suivante, mais pour le jeune agrégé de 28 ans, le désastre de 1870 menace une carrière qui s'annonçait brillante.

Le décret de transfèrement conduit Bernheim à Nancy en 1872, et lui offre une compensation au sacrifice de l'émigration ; il est nommé agrégé dans la Clinique médicale de Hirtz. Son « Patron », dès l'année suivante (20 novembre 1873), est mis en disponibilité pour raison de santé. Et voilà le jeune maître de 33 ans, à la tête d'une Clinique médicale qu'il n'abandonnera qu'à l'heure de la retraite.

La dureté du sort a parfois d'heureuses conséquences, et à la compensation de Bernheim s'ajoute celle de la nouvelle Faculté de Médecine de Nancy, qui, après 1870, compte dans les rangs de ses enseignants un maître d'une valeur exceptionnelle.

Dès la leçon d'ouverture qu'il fait en 1873 en lieu et place de son maître Matthieu Hirtz, il n'hésite pas, devant les élèves, à montrer comment il conçoit la vie et le rôle du Professeur de Clinique médicale : « Si, dans les arts ou dans les sciences exactes, on peut, par les qualités innées ou par la puissance du travail, s'élever, jeune encore, au rang des maîtres, dans une science comme la nôtre, il faut de longues années d'observation personnelle pour acquérir l'autorité magistrale... A celle qui me manque, je suppléerai par mon dévouement et mon désir ardent d'être utile à chacun de vous ; votre indulgente et bienveillante attention facilitera ma tâche. » Quelle leçon dès le départ, utile encore de nos jours, pour les disciples des personnages de Jean Baptiste Poquelin !

En 1878, Bernheim est nommé titulaire de la Clinique médicale. Retracer l'oeuvre scientifique du maître de l'École de Nancy est une gageure, car si, pour un esprit superficiel, elle se limite à l'hypnotisme, c'est oublier les impératifs de l'enseignement de la médecine pratique au lit du malade, de sa charge hospitalo-universitaire.

La part prise dans le domaine neurologique sera exposée ailleurs mieux qu'on ne saurait le faire dans cette étude ; notons seulement le point de départ curieux de ses recherches à propos de la magnétothérapie, c'est-à-dire l'emploi d'un aimant considéré comme esthésiogène, à la suite de travaux de Andry et Thourel en 1779-1780.

Ne s'attardant pas sur une méthode empirique incontrôlable, l'esprit critique et le bon sens de Bernheim, après analyse de la méthode de Liébeault et une longue pratique clinique lui inspirent 90 publications d'orientation neuropsychiatrique (dont une bonne douzaine dans la Revue médicale de l'Est). De là sa conviction dans l'utilité de la suggestion, tandis que l'hypnotisme est une technique d'exception.

Devant l'opposition de Charcot, il sait se défendre, car « c'était un rude jouteur qui défendit avec la dernière énergie les idées que son expérience et sa raison lui faisaient considérer comme vraies. Il a eu le rare bonheur de voir ces idées acceptées d'une façon à peu près générale, bien que quelquefois démarquées » (Jules Sterne).

Les conférences faites pour le plus grand profit des étudiants portent sur tous les sujets, les typhoïdes (sujet de sa thèse d'agrégation), le rhumatisme, les aortites, l'asthme cardiaque, le brightisme, l'asystolie, la grippe, etc... Toute observation le passionne, fait l'objet d'une analyse minutieuse et d'une discussion serrée du diagnostic. Il a cependant un certain penchant pour la cardiologie ; il est le premier à signaler le refoulement et l'écrasement du ventricule droit du fait de l'hypertrophie du ventricule gauche, et il décrit les signes de l'asystolie en les rapportant à leur véritable cause (Revue médicale de Nancy, 1909). Ce syndrome porte son nom à juste titre.

« Bernheim n'est pas seulement un homme de science et un clinicien de haute valeur, il est profondément dévoué à la Faculté de Médecine et à l'université de Nancy. Il s'est de tout temps intéressé aux différents problèmes qui se sont posés pour assurer le progrès de l'une et de l'autre » (Gross). D'ailleurs, ses conceptions administratives le font désigner comme assesseur du Doyen en 1882, deux ans après un rapport présenté à la Société pour l'étude des questions d'enseignement supérieur au nom de la section de Médecine de Nancy (Revue médicale de l'Est, 1880). Depuis cette date, il rédige à douze reprises des rapports critiques sur l'enseignement médical et les remèdes à y apporter.

Dans une vision d'avenir (car en son temps l'observation personnelle est la base essentielle de la publication scientifique), le grand savant et le clinicien accompli qu'est Hippolyte Bernheim se prononcent avec autorité en faveur de la division du travail, plus profitable et plus enrichissante, tout en se gardant d'une dispersion excessive et, par là, dangereuse.

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Discours prononcé par Bernheim à l'occasion de son jubilé (1911)

Je n'aurais pas de coeur, si je n'étais pas profondément ému par cette touchante manifestation. Le souvenir d'adieu que vous voulez bien m'offrir, chers élèves, chers collègues et tous chers amis, m'est d'autant plus précieux qu'il est l'oeuvre d'un éminent artiste, mon ami Victor Prouvé. Mais le médecin, par devoir professionnel, ne doit pas extérioriser toujours ses sentiments intimes, il ne laisse pas transparaître les élans impétueux de son âme. Laissez-moi donc dire simplement à tous : Merci.

Quand on arrive au bout de sa carrière, et qu'on a devant soi les témoins et les collaborateurs de son existence, l'avenir n'est plus ; seuls les souvenirs du passé revivent, se déroulant avec un singulier éclat, comme un cinématographe vivant.

Je me vois enfant délicat, frêle, timide. Les années de l'école primaire et celles du collège, si longues, quand elles évoluent, paraissent si courtes, vues à travers le lointain. Autrement longues et encore présentes, paraissent les années de l'enseignement supérieur, pendant lesquelles l'enfant devient homme, mûrit de corps et d'esprit, acquiert les notions théoriques et pratiques qui formeront le substratum de sa vie scientifique et professionnelle. Qu'elles étaient belles et fécondes, ces années écoulées dans notre vieille Université de Strasbourg, à l'ombre de la grande cathédrale, en cette cité patriarcale, pittoresque, suggestive, où il faisait si bon vivre, au milieu de cette population généreuse, débordante de coeur et de patriotisme français, pleine de verve humoristique, d'une saveur si particulariste, alsacienne et gauloise, laissant à tous ceux qui l'ont goûtée une impression inffaçable telle, que deux anciens habitants de Strasbourg, qui ne sont pas connus, mais qui ont respiré la même atmosphère, viennent-ils à se rencontrer plus tard dans la vie, retrouvent une communauté de sentiments, et fraternisent dans le culte des souvenirs !

Et quels excellents maîtres et éducateurs ont dirigé mes premiers pas scientifiques et développé le germe de ma future expérience médicale ! Comme ils excellaient à infuser le sens clinique et la méthode, ces maîtres des hôpitaux, où je remplissais les fonctions d'externe et d'interne, Forget, Schutzenberger, Hirtz, Stoeber, Kuss, Sédillot, Bigaud, Hergott et Hecht, dont quelques-uns sont encore présents à vos souvenirs ! Il m'a été donné, pendant ma scolarité à Strasbourg, de saluer l'aurore de grandes découvertes qui ont honoré la médecine française du dernier siècle : l'asepsie chirurgicale, dont le vrai précurseur fut Koeberlé, mon ancien maître et collègue de l'agrégation ; la contagiosité de la tuberculose, dont Villemain, alors répétiteur à l'Ecole du service de santé militaire, couvait l'idée qui devait éclore plus tard au Val-de-Grâce ; et cette idée germait pendant les études histologiques sur le tubercule qu'il commença sous la direction de Morel. Rappellerai-je que Goze et Feltz, par leurs recherches mémorables sur les bactéries dans les maladies infectieuses, comptent parmi les précurseurs de la microbiologie ? Le mot microbe lui-même, a été créé par Sédillot ; il est d'origine strasbourgeoise.

Deux années à Paris, où Grisolle, Béhier, Trousseau, Auguste Ollivier, Cornil, Ranvier, furent mes principaux maîtres, puis mon concours d'agrégation, puis six mois à Berlin, où je suivis les leçons de Traube, Frerichs, Virchow, terminèrent ma scolarité médicale. J'étais agrégé stagiaire à la Faculté de Strasbourg. Vint l'année terrible et tout croula ! L'Alsace fut envahie ; un ouragan de feu passa sur notre ville. Nos élèves et jeunes maîtres se dispersèrent ; les uns restèrent dans les ambulances de Strasbourg ; Gross fut de ceux-ci ; d'autres allèrent soigner les blessés de Wissembourg et de Froeschwiller ; je fus de ceux-là, et de nos ambulances de Haguenau, nous vîmes bombarder et brûler notre cité universitaire ; et quand, après la capitulation, je revins à Strasbourg, mon foyer était en cendres ; mes livres, mes effets, mon diplôme de docteur n'existaient plus. Nous repartîmes à travers la Suisse rejoindre l'armée française. A Lyon, je rencontrai, parmi quelques-uns de nos élèves, un jeune aide-major qui partait pour l'armée de l'Est, où il fit vaillamment son devoir. Il devint plus tard mon interne à Nancy ; il est aujourd'hui mon collègue ; c'est mon ami, le Professeur Herrgott.

Je partis avec mon regretté ami Christot, en qualité de chirurgien en chef adjoint de la 3e ambulance lyonnaise, attachée au 24e corps d'armée ; nous soignâmes les blessés de Nuits et de Dijon, nous ramassâmes des Garibaldiens, des légionnaires du Rhône, des Poméraniens, sur les champs de bataille. Une ambulance lyonnaise fut massacrée près de la nôtre ! Que ces souvenirs sont lointains et me paraissent si proches ! Puis vint le traité qui livrait notre pays à l'Allemagne, le transfert de notre Faculté à Nancy, son association avec l'ancienne École secondaire de cette ville.

L'adaptation nouvelle ne se fit pas sans tiraillements douloureux. Les souvenirs de Strasbourg étaient trop récents ; et notre nouveau champ d'enseignement clinique, l'hôpital Saint Charles, avait un aspect lugubre qui navrait le coeur. Nous trouvâmes chez plusieurs de nos collègues de Nancy une hospitalité qui rompit la glace. Rapellerai-je la petite maison modeste et harmonieuse de la rue Saint-Julien que charmaient d'excellentes auditions musicales et la parole spirituelle de M. Victor Parisot ? Rappelons aussi l'accueil cordial que nous reçûmes de notre confrère, futur collègue et ami, Spillmann ; nous rencontrâmes enfin, parmi nos nouveaux confrères, des modèles de dignité et d'honorabilité professionnelle qui imposaient la sympathie.

Après avoir suppléé mon maître Hirtz jusqu'en 1878, j'eus l'honneur de lui succéder dans sa chaire. Les années s'écoulèrent ; les générations d'élèves se suivirent ; les maîtres disparurent ; la Faculté se renouvela ; j'eus le bonheur de voir plusieurs de mes élèves devenir mes collègues ; ils sont autour de moi. Et nous voici, mon collègue Gross et moi, venus de Strasbourg, jeunes agrégés, les derniers sur la liste, devenus, à notre tour, des doyens et des ancêtres. Ainsi va la vie !

La clinique a été la passion dominante de ma vie de professeur. Je constatai de bonne heure combien la science livresque reçoit de démentis au lit du malade ; la fièvre typhoïde, les maladies du système nerveux, les affections du coeur, m'apparurent un peu autres qu'elles ne s'étaient classées dans ma tète, à la suite des lectures ; si je rompis sur beaucoup de points avec le dogme classique, ce n'était pas, je pense, par esprit de contradiction, mais par esprit d'observation que je m'attachai à inculquer à mes élèves.

Je professais depuis treize ans, quand un incident se produisit, qui eut une influence décisive sur mon évolution scientifique. J'appris par hasard que, dans un faubourg de Nancy, un modeste médecin venu de la campagne, dont presque aucun confrère ne connaissait le nom, traitait gratuitement les malades par le sommeil provoqué et obtenait des cures. J'allai le voir, avec le plus grand scepticisme. Je connus Liébeault et sa méthode thérapeutique. Je vulgarisai et perfectionnai sa doctrine qui devint l'Ecole de Nancy.

Ce n'est pas sans lutte qu'elle se fit jour. Mes premières publications dans la Revue médicale de l'Est, en 1883, passionnèrent même la presse politique nancéienne. Le spirituel rédacteur du Progrès de l'Est qui fut cependant de mes amis, chercha à ridiculiser mes expériences. Dans la presse médicale, ce fut un concert de critiques vives chez les uns, la conspiration du silence chez les autres ; pas une voix approbatrice. Je prêchais dans le désert ou la tempête. Quand j'affirmai que le modeste Liébeault avait raison contre le plus illustre, et à juste titre, des neurologistes, quand j'établis que l'hypnotisme n'est pas une névrose hystériforme, comme la Salpêtrière le professait, mais un simple sommeil provoqué par suggestion, quand je montrai que l'hypnotisme avait des applications thérapeutiques et n'était pas seulement un appareil de phénomènes curieux, sans applications pratiques, toute la Salpêtrière partit en guerre contre moi.

Nier un dogme scientifique, solidement établi, étayé par toutes les autorités médicales ! On critiqua mes expériences dépourvues, disait-on, de méthode, on railla notre thérapeutique. J'étais hypnotisé par mon enthousiasme. On m'attribua quelques exagérations et aberrations de notre doctrine qui n'étaient pas miennes ! Je dus braver un certain discrédit et certains sourires discrets de mes confrères. Quelques-uns pensèrent que j'avais déraillé de la voie scientifique. Je n'étais plus médecin, mais un vulgaire hypnotiseur, un thaumaturge ; certains le croient encore. Le mot hypnotisme et même le mot suggestion sonnent toujours mal aux oreilles du public et même des médecins souvent aussi peu éclairés que le public sur cette question ; c'est une pratique anormale, mystérieuse, dangereuse, qui dissocie les facultés de l'esprit ; c'est du cambriolage cérébral !

Et cependant, ce que je revendique surtout, c'est le mérite d'avoir dégagé la suggestion du mysticisme et de l'occultisme qui l'obscurcissaient, depuis l'ancien magnétisme, jusqu'à l'hypnotisme de Braid, et même jusqu'au sommeil provoqué de Liébeault. J'ai voulu établir que les phénomènes dits hypnotiques, ne sont que des phénomènes de suggestion, physiologiques, qui se produisent spontanément, et qui peuvent être réalisés expérimentalement à l'état de veille, sans manoeuvres spéciales, grâce à une propriété inhérente au cerveau humain, la suggestibilité. Toute idée évoquée dans le cerveau qui l'accepte est une suggestion ; telle est ma formule.

J'ai cherché aussi à dégager la thérapeutique suggestive de l'ancien hypnotisme, j'ai créé la psychothérapie à l'état de veille, par les divers procédés de suggestion, parmi lesquels la persuasion verbale, et j'établis que cette thérapeutique ne s'adresse qu'à l'élément psychonerveux, au dynamisme psychique si fréquent dans les maladies. Aujourd'hui l'ancien hypnotisme de la Salpêtrière a fait son temps. La lutte est presque terminée. Cependant, on n'accepte pas encore sans réserve ma conception de la suggestion, trop compréhensive, trop simpliste, dit-on. On accepte bien ma psychothérapie, mais on ne veut plus que j'en sois l'initiateur, parce que je l'appelle suggestion et que la suggestion serait toujours de l'hypnotisme à l'état de veille.

D'autres prétendent avoir inventé, à la place de ma thérapeutique suggestive, qu'ils disent thaumaturgique, la vraie thérapeutique psychique qu'ils disent seule rationnelle, puisqu'ils ne l'appellent plus suggestion, mais persuasion, comme d'ailleurs je l'ai appelée avant eux ! Chose singulière ! De grands articles parus dans les grandes Revues françaises attribuent à la psychothérapie une origine suisse; ils ne prononcent pas le nom de Nancy ; ils ignorent ce que j'ai fait et écrit depuis 28 ans. Ainsi va le monde ! Qu'importé ? La vérité reste ! La conception de la suggestion a fait ma philosophie, sans amertume !

J'ajoute que cette conception, graduellement mûrie dans mon esprit, a bouleversé et modifié beaucoup de mes idées cliniques. Si j'ai pu apporter quelques lumières dans l'étude du dynamisme psychique des maladies, dans le chaos obscur et confus de l'hystérie, des neurasthénies, des psychonévroses et même de l'aphasie, c'est à la doctrine de la suggestion que je le dois. Une maladie bizarre, que les anciens considéraient comme une fureur utérine, que les modernes appellent un monstre pathologique indéfinissable, maladie qui tord, convulsionne, suffoque, hallucine ou plonge en léthargie, dit-on, nombre de femmes et quelques hommes, l'hystérie, malgré son appareil impressionnant, n'est plus pour nous une maladie ; c'est une simple réaction psychonerveuse, que déchaînent, chez certains sujets, certaines émotions et que répète chez eux souvent l'auto-suggestion émotive. Et ces pauvres femmes, que, dans les siècles précédents, on exorcisait parfois, comme possédées, quand on ne les brûlait pas comme sorcières, qu'aujourd'hui on se contente d'isoler, de doucher, de bromurer à outrance, en vérité nous les guérissons, comme par enchantement, par la simple psychothérapie.

L'hystérie se cultive, comme beaucoup de modalités nerveuses. Dans les hôpitaux cliniques, l'exploration et l'expérimentation médicales agissant comme suggestion inconsciente, dans les services où beaucoup d'hystériques réunies fonctionnent de concert, l'entraînement et l'imitation perfectionnent et systématisent tout cet appareil étrange de phénomènes : c'est de l'hystérie de culture. Nous agissons en sens contraire, nous conjurons la crise, nous inhibons par l'éducation suggestive toute cette fantasmagorie nerveuse. L'hystérie est vaincue. Cela a été pour moi une grande surprise et une grande satisfaction dans ma carrière de psychiatre ! Que n'en est-il de même pour les neurasthénies et les psychasthénies ? Mais ce ne sont pas là, comme je le croyais autrefois, comme presque tous les médecins le croient encore, de simples modalités dynamiques, comme la crise d'hystérie, de simples représentations mentales que la persuasion peut effacer. Ce sont des maladies, des évolutions morbides autotoxiques souvent constitutionnelles, qui ont leur durée cyclique, qui sont rebelles à la suggestion, et ceci a été pour moi un enseignement et une déception, à mes débuts dans la psychothérapie. Et en dehors du domaine médical, que de graves questions sociales et humanitaires sont éclairées par l'étude du psychisme humain, à la lumière de notre doctrine et de nos observations ! Éducation des enfants, discipline et direction des instinctifs et impulsifs anormaux, aberrations collectives et psychologie des foules, responsabilité humaine, libre arbitre, hygiène morale et hygiène sociale, tous ces problèmes sollicitent impérieusement notre curiosité anxieuse. Mais il en est des vérités philosophiques, comme des vérités scientifiques. En les abordant au grand jour, on s'expose à froisser certaines vérités conventionnelles et officielles, à heurter des opinions accréditées depuis des siècles, comme des dogmes. Dans un grand congrès, à Nancy, j'ai pu moi-même en faire la douloureuse expérience.

Mais c'est assez parler de moi. Le moi est haïssable, dit-on. Pardonnez-moi d'avoir évoqué ces fragments de souvenirs personnels et permettez-moi d'ajouter, à ceux qui me concernent, un souvenir associé de l'évolution médicale qu'ont vécue ceux dont l'éducation a été contemporaine et un peu antérieure à la mienne.

Qu'elle était simple et modeste, la science médicale d'autrefois ! L'anatomie normale et pathologique, sans microscope, la physiologie, élémentaire, des notions de physique et de chimie qui n'avaient rien de médical, les pathologies interne et externe avec les cliniques, sans laboratoire, peu d'instruments, l'ophtalmologie sans ophtalmoscope, la laryngologie, sans laryngoscope, c'était à peu près tout ; et l'on comblait encore le vide scientifique par des joutes oratoires philosophiques sur le vitalisme et l'organisme, l'École de Montpellier et l'École de Paris, La chirurgie appliquée à la pathologie externe était, si je puis dire, à fleur de peau ; elle ne pénétrait pas dans la profondeur des organes, sous peine de mort. Vint Pasteur, et de son génie naquirent les théories microbiennes et l'antisepsie réalisée par Lister. Le bistouri put impunément s'attaquer aux viscères et empiéter sur le domaine médical. Malgré cet envahissement par la chirurgie conquérante, la médecine élargit son horizon ; elle s'agrandit par l'observation clinique mieux outillée et plus pénétrante ; elle s'agrandit aussi par les recherches de laboratoire, la bactériologie, la chimie, la physique, les nouvelles méthodes biologiques qui lui apportent une collaboration efficace ; éclairée par elles la clinique, science d'observation qui étudie l'évolution de l'homme malade, ne doit cependant pas être absorbée par elles ; elle ne doit pas abdiquer son autonomie.

Les éléments jeunes de notre Faculté apportent à notre Réunion biologique une large contribution à l'édifice nouveau en construction, encore un peu incohérent, comme l'art moderne, mais qui marque une date et renouvellera peut-être nos conceptions scientifiques. Aboutira-t-elle, comme couronnement de l'édifice, à agrandir notre thérapeutique encore dans l'enfance ? Les nouvelles générations verront-elles le triomphe de la lutte contre les maladies infectieuses et contagieuses? Aurons-nous des vaccins prophylactiques et des sérums curateurs ? Créerons-nous l'immunité contre les toxines microbiennes ? Pourrons-nous reconstituer le chimisme physiologique de l'organisme et combattre efficacement les dyscrasies toxiques constitutionnelles et acquises ? Souhaitons-le, avec la confiance que nous inspirent les merveilleux résultats déjà acquis, et saluons l'ère scientifique contemporaine, comme l'aurore d'une thérapeutique nouvelle ! Que les sceptiques ne découragent pas les croyants ! Tant de miracles scientifiques s'accomplissent de nos jours !

Sans doute l'enfantement des idées nouvelles ne se fait pas sans labeur et sans agitation. Le champ médical, fouillé et défriché, toujours en mal de conceptions nouvelles, est encombré par une trop luxuriante végétation qui dépasse la capacité digestive et assimilatrice de nos jeunes futurs médecins. Nos Facultés ne sont plus uniquement, comme autrefois, des écoles professionnelles ; ce sont en outre des Facultés de sciences qui font, en dehors du domaine médical, des biologistes et des savants ; elles alimentent l'enseignement de l'Institut Pasteur, elles font de la science pure et appliquée.

Cette multiplicité d'enseignements qui jusqu'ici s'adresse aux seuls futurs médecins, au risque de les surcharger et de s'émietter, la réorganisation nécessaire de l'enseignement médical trop complexe, trop touffu, le recrutement du personnel enseignant, les concours d'agrégation, tout cela soulève des problèmes, excite des conflits; les professeurs, les agrégés, les élèves, les praticiens, tout s'agite ; tous les intérêts scientifiques, scolaires, professionnels, altruistes, opportunistes et aussi égoïstes, entrent en jeu ! C'est humain ! C'est la concurrence vitale ! C'est la lutte incessante pour les intérêts idéalistes de la science et les intérêts matériels de la vie. Les institutions actuelles ne sont plus adaptées à la profonde transformation qu'ont subie les sciences médicales. Peut-être aussi ne sont-elles plus adaptées aux nouvelles conditions sociales ? Espérons que du choc des idées naîtra la lumière. Aujourd'hui, c'est encore la confusion.

Je termine, Messieurs et chers amis, en m'excusant d'avoir fatigué votre attention pour une conférence un peu incohérente qui sera ma dernière. Je laisse ma Clinique en toute confiance à mon cher Collègue ; elle ne périclitera pas entre ses mains. Sans doute, chers élèves, grâce aux récentes et futures découvertes de laboratoire, sera-t-il appelé à vous montrer une thérapeutique plus efficace que la mienne, et à guérir le scepticisme que mon ignorance vous a peut-être inoculé. Je le souhaite de tout coeur, sans jalousie rétroactive. Je laisse notre Faculté entre les bonnes mains de notre excellent ami et Doyen, et l'Université florissante, administrée par notre éminent Recteur qui lui a donné tout son coeur et toute son intelligence. Elle restera toujours l'Université modèle, avec notre Faculté de médecine, comme un des plus beaux fleurons de sa couronne !

Je ne vous dis pas adieu, car, de près comme de loin, je vivrai toujours avec vous. Et si Dieu me prête vie, je compte venir quelquefois me réchauffer au foyer scientifique de notre « alma mater » nancéienne !

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HIPPOLYTE BERNHEIM par René SIMON - Journal Médical Strasbourg, 1975 6, 4, 233-237

Rares sont actuellement les médecins qui ont eu l'immense avantage de profiter de l'enseignement de celui qui fut le vrai créateur de la Psychothérapie, et c'est à peine si l'on prononce encore actuellement son nom pour l'intérêt que lui avait porté freud.

C'est pourquoi, avant d'être réduit au silence éternel, moi qui fus comme externe en 1909-1910 un de ses tout derniers élèves, j'estime de mon devoir de venir parler de lui ici, à Strasbourg, où il a fait ses études, où il a été interne puis agrégé et qu'il dut quitter en 1871, ne voulant pas servir l'Allemagne.

Il a raconté lui-même comment l'Alsace fut envahie et comment un ouragan de feu s'abattit sur sa ville. Avec plusieurs camarades, il partit soigner les blessés de Wissembourg et de Froeschwiller et, de Haguenau, il vit bombarder et brûler Strasbourg. Après la capitulation de la ville, il ne retrouva rien de sa demeure, tout avait été détruit ; aussi par la Suisse regagna-t-il l'Armée Française et dans une ambulance lyonnaise soigna les blessés de Nuits et de Dijon, Garibaldiens, Légionnaires du Rhône et même Poméraniens ramassés sur les champs de bataille. Une ambulance voisine de la sienne fut massacrée.

En 1871, avec la presque totalité des professeurs et agrégés de Strasbourg, il partit pour Nancy où sa Faculté avait été transférée en bloc, fusionnée avec l'Ecole secondaire qui lui préexistait.

L'acclimatation des Strasbourgeois en Lorraine ne se fit pas sans difficulté : le caractère froid et réservé des Lorrains contraste avec celui plus ouvert des Alsaciens et puis les nouveaux venus venaient troubler la quiétude et les intérêts des Nancéiens. De plus les conditions de travail dans des bâtiments vétustés et mal équipés étaient mauvaises. A la longue, tout s'arrangea, un nouvel hôpital et une nouvelle faculté furent construits : chacun y trouva sa place.

Quand je commençai mes études médicales, en 1907, un ancien agrégé de chirurgie de Strasbourg, Gross, était doyen en même temps que professeur de clinique chirurgicale et nous comptions encore comme professeurs alsaciens, outre Bernheim, Théodore Weiss (clinique chirurgicale), Herrgott (clinique d'accouchements) et Meyer (physiologie), Stolz, Hirtz, Bach, Coze, Hecht et les autres étaient décédés depuis longtemps.

Petit, aux gestes mesurés, tête ronde aux cheveux courts coiffés sans art, des yeux bleus, légèrement moqueurs, au regard pénétrant, tel était Bernheim lorsque, vêtu d'une veste de ratine bleu marine, ceint d'un tablier blanc noué sur le ventre, il pénétrait seul dans la première des chambres de malades à 8 h 1/2 tapant, rejoint peu après par son chef de clinique Alfred Hanns arrivé en courant, puis par ses internes Caussade et Aweng et enfin par les stagiaires se bousculant.

Ainsi nous apparaissait le patron qui, de son Alsace natale - il était de Mulhouse - avait gardé un terrible accent lui faisant remplacer les B par des P et les V par des F, particulièrement quand il parlait de Papinski qui lui avait « folé », il le répétait souvent, sa conception de l'hystérie et des psychonévroses. Il approuvait ce qu'on lui exposait par des oui, oui, prononcés voï, d'où le surnom peu respectueux dont l'avaient affublé les étudiants : le Voï !.

Il avait été le maître de mon père et lui avait même sacrifié ses vacances en 1886 pour l'aider dans la préparation du concours d'agrégation, et des relations d'affectueuse estime s'étaient établies entre nos deux familles.

Mon père était par lui considéré comme l'enfant de la maison. Bernheim en effet n'avait pas d'enfant mais seulement un neveu Maxime Sciama qui venait parfois passer quelques jours chez lui et avec qui on ne manquait pas de m'inviter. Ce neveu a été tué pendant la guerre 14-18 dans un combat au Togo alors qu'il était jeune administrateur au Dahomey ou en Côte d'Ivoire.

Mon père avait appris de Bernheim une rigoureuse méthode d'examen clinique des malades sans laquelle aucun diagnostic ne pouvait être assuré.

Combien de fois l'ai-je vu revenant d'une consultation avec un confrère (les médecins praticiens d'alors faisaient volontiers appel à un patron lorsqu'ils étaient embarrassés), revenant dis-je d'une consultation après avoir constaté avec sa petite seringue un épanchement pleural non soupçonné faute d'une percussion et d'une auscultation thoracique exercées. Cette éventualité était si fréquente que par précaution prudente il emmenait souvent avec lui son aspirateur de Potain.

Bernheim avait déjà fait de nombreux travaux sur le pneumothorax tuberculeux, la fièvre typhoïde, les aphasies, l'action de la digitale dans les cardiopathies, quand il entendit parler d'un modeste médecin de Nancy, le docteur Liébault, qui guérissait ses malades après les avoir hypnotisés. Curieux, il rendit visite à Liébault et fut de suite extrêmement intéressé par ce qu'il vit : dans une chambre de dimensions moyennes, les malades étaient assis côte à côte adossés au mur et dormaient, hypnotisés par le médecin qui au milieu de la pièce leur parlait de leurs misères et les assurait de leur guérison qui se réalisait parfois.

Dès lors (1883) Bernheim creusa le problème; à cette hypnose collective, il substitua l'hypnose individuelle et ne tarda pas à constater qu'il lui était possible par simple suggestion de reproduire tous les symptômes de l'hystérie qui faisait l'objet des fameuses cliniques de la Salpêtrière où Charcot officiait en habit. Avec une patience de termite, le provincial lentement et sûrement détruisit l'échafaudage artificiel élevé par le grand patron parisien. La lutte fut longue entre l'Ecole de la Salpêtrière et l'Ecole de Nancy mais Bernheim triompha sans éclat de voix. Peu à peu il démystifia l'hystérie et montra que les résultats obtenus par l'hypnotisme pouvaient l'être par la simple suggestion, et la persuasion verbale faites avec persévérance et douce autorité. La psychothérapie était née.

Bernheim en montra les limites mais il établit que même lorsqu'elle ne pouvait guérir, elle pouvait contribuer à la guérison en redonnant confiance au malade, en lui faisant supporter ses douleurs, en réduisant dans les maladies le facteur émotionnel.

Peu à peu toute sa conception de la vie et de l'éducation fut éclairée par la certitude de l'immense influence de la suggestion : l'être humain étant de nature suggestive, à un degré plus ou moins prononcé chez l'un ou chez l'autre.

« Toute idée évoquée dans le cerveau qui l'accepte est une suggestion, » telle fut sa formule. De là à faire entrevoir ce que « la vérité » n'avait que de relatif, il n'y avait qu'un pas et la bonté naturelle de Bernheim se teinta d'un profond scepticisme qu'il manifestait même lors des examens quand il était du jury.

A cette époque, les étudiants des trois dernières années ne passaient leurs examens que quand ils se croyaient suffisamment préparés et, dès qu'ils s'étaient réunis à trois, on convoquait un jury pour eux. Chacun des trois examinateurs interrogeait séparément les candidats puis, les interrogations terminées, les futurs médecins faisaient les cent pas devant la porte fermée de la salle où le jury délibérait. Bernheim présidait, les deux assesseurs lui communiquaient leurs impressions et leurs notes. Il hésitait à donner les siennes.

« Insuffisants disait-il ? vous voulez les coller ? ils nous reviendront dans 3 ou 6 mois et n'en saliront pas plus ; alors, à quoi bon ? » et les candidats étaient rappelés. Tremblants, ils attendaient le verdict, s'attendant peu à être reçus. Et, grâce à Bernheim, ils l'étaient presque toujours. Ils n'ont pas fait de beaucoup plus mauvais médecins que les autres. Ils ont, comme toujours, appris leur métier en le pratiquant.

Notre maître était d'ailleurs indulgent et bienveillant de nature ; il trouvait la jeunesse d'alors beaucoup trop sérieuse. « Ils ne savent plus s'amuser », disait-il et il évoquait les monômes du Strasbourg d'avant 1870 où les carabins de l'Ecole de santé militaire avec leurs camarades de la Faculté défilaient en chantant, précédés par le long serpent (qui existe toujours) décroché de la pharmacie de la rue des Hallebardes. Très pudique, il ne parlait que rarement d'un certain jardin des Contades où les enfileuses de perles peu farouches se laissaient volontiers conter fleurette par les étudiants...

Revenons à la clinique. Dans la première salle de femmes, la visite commençait. Le patron s'arrêtait à chaque lit. S'il s'agissait d'une entrante, l'externe lisait l'observation prise la veille au soir. « Voï - voï » et bernheim interrogeait longuement la malade, sans élever la voix, la mettant en confiance. Il l'examinait ensuite avec soin puis, discrètement, discutait du cas devant les stagiaires attentifs.

De quels malades s'agissait-il ? de bien d'autres que ceux d'aujourd'hui ; avant tout de tuberculeux aux divers stades de leur évolution : des granulies et des pneumonies caséeuses aux vieilles cavernes se vidant chaque matin dans les crachoirs ; de typhiques anéantis inertes dans leur lit : Nancy était une ville à typhoïde et si les indigènes étaient plus ou moins vaccinés, les nouveaux venus, particulièrement les jeunes bonnes, étaient frappés avec une fréquence inquiétante.

Devant une fièvre continue, le diagnostic le plus probable était « typhoïde » et l'on nous apprenait à chercher et à trouver les fameuses taches rosées. Chez les hommes, les pneumonies franches venaient presque au premier plan et l'on attendait au 6e jour le commencement de la débâcle urinaire qui présageait la défervescence du lendemain ; puis venaient les affections cardio-vasculaires, les rhumatismes aigus et chroniques, les cirrhoses de Laennec et les affections du système nerveux parmi lesquelles fleurissaient les tabétiques auxquels on apprenait à marcher.

A chacun Bernheim s'intéressait et ne manquait pas de faire une prescription que Soeur Claire qui l'accompagnait depuis 34 ans inscrivait sur un grand registre. Ces prescriptions étaient simples car il n'y avait que peu de médicaments efficaces : aux cardiaques en asystolie on commençait par une forte purge d'eau de vie allemande agrémentée de sirop de nerpun, puis venait la digitoxine ; aux rhumatisants on prescrivait les salicylates ; aux fiévreux, l'antipyrine (l'aspirine n'avait pas encore acquis droit de cité) ; aux typhiques, la diète à l'eau vineuse, sans plus ; et parfois, devant quelques constipés, on entendait le patron proférer : « ma soeur fous lui tonnerez un pouillon pointu » ; aux moribonds, la bien heureuse morphine favorisait un doux passage de la vie au trépas.

Mais, quand à la consultation nous avions déniché quelque psychopathe, et il n'en manquait point, Bernheim jubilait. De suite il avait fait son diagnostic et, pour en éprouver la vérité, il étendait tout droit un bras de la malade lui affirmant doucement : « ce bras est dur comme une barre de fer, personne ne peut le blier », et de fait il était impossible de le fléchir tant que l'interdiction n'avait pas été levée. Il faisait ensuite tourner l'une autour de l'autre les mains de la patiente qui continuait le mouvement tant que l'ordre de cesser ne lui avait pas été donné. D'autres fois il faisait marcher la malade puis l'arrêtait brusquement : « halte ! fous ne pouvez plus lever les pieds, ils sont collés par terre » et la malheureuse faisait de vains efforts pour les soulever. Ainsi mesurait-il le degré de suggestibilité de la malade.

Le plus souvent, la trouvant dans son lit, après l'avoir interrogée, il la rassurait et, lui mettant la main sur le front, le pouce et l'index sur les yeux, il lui ordonnait doucement : « tormez, tormez » et plus ou moins rapidement la malade s'endormait. Alors commençait la suggestion, l'assurance de la guérison puis après un bon moment il réveillait la malade. S'il s'agissait uniquement de psychonévrose, en peu de jours elle se déclarait guérie, toujours elle se sentait mieux.

Parfois, lorsqu'un visiteur étranger suivait la clinique, c'était le grand jeu, J'en rapporterai un cas dont j'ai été témoin. La séance était tout à fait comparable à celles que des foules ébahies voyaient dans les foires. La malade endormie recevait des ordres qu'elle devait exécuter à son réveil. « fous foyez cet étudiant, c'est un filain, il faut le chasser, fous le mettrez à la porte et puis fous entendrez la musique, celle du 26e qui passera dans la rue. Ensuite... ». Et à son réveil, la femme avec des mouvements un peu saccadés se dirigeait droit sur l'étudiant désigné et le mettait dehors, puis s'arrêtant elle tendait l'oreille, ouvrait la fenêtre et joyeuse en entendant la musique annonçait triomphalement : « c'est le 26 ». Elle entendait, elle voyait et il n'y avait rien.

On comprend que devant de tels spectacles nous ayons été un peu décontenancés. Nous n'étions pas les seuls ; la réputation de Bernheim était telle en ville que, de peur d'être hypnotisé, personne n'osait s'asseoir en face de lui dans le tram qui à 8 h 1/4 le menait à la clinique ni dans celui qui à midi moins le quart le ramenait chez lui. Conscient de cette crainte, il avait vite renoncé à s'asseoir et il restait debout sur la plate forme où je lui tenais souvent compagnie.

« Je ne suis pas un thaumaturge, disait-il, tout de monde peut faire ce que je fais parce que la suggestibilité est une des possibilités fondamentales de l'être humain. »

Un jour, je décidai de le prendre au mot et, ayant admis une jeune femme qui me paraissait éminemment suggestible, après avoir pris son observation, je l'endormais comme le faisait Bernheim et tandis qu'elle dormait, je lui interdis formellement de se laisser endormir par le patron : « il insistera et plus il insistera, plus vous rirez ; il n'y parviendra pas. »

Le lendemain à la visite, Bernheim s'arrête devant ma malade ; son diagnostic est fait, il lui met la main sur le front, le pouce et l'index sur les yeux et lui dit : « tormez, tormez » et voilà qu'au lieu de dormir la malade se met à rire ; il insiste, elle rit plus fort. La séance dura plus d'un quart d'heure. A la fin, il renonça : « je n'y comprends rien. » Un peu dépité, il termina sa visite. Enhardi, malgré les conseils de l'interne qui était au courant et craignait les foudres du maître, je m'avançai près de lui et lui racontai l'histoire. Je n'étais pas autrement rassuré mais je le fus rapidement. « Fous foyez dit-il, che ne suis pas un thaumaturge, le plus jeune d'entre fous peut faire tout ce que je fais. » Et dans la petite salle de cours, Bernheim nous fit une brillante leçon sur la malléabilité de la personne humaine et sur toutes les conséquences qui en découlent en ce qui concerne les croyances, la politique, la folie des foules...

J'avais 20 ans ; je n'ai jamais oublié les leçons de Bernheim.

A la vérité je n'eus qu'une fois l'occasion de les appliquer d'une façon analogue à celle des grandes séances d'hypnose. C'était en 1912 à Troyes, pendant mon service militaire au 60e d'artillerie. Un canonnier de garde à la porte du quartier avait été trouvé sans connaissance à terre devant sa guérite. De suite, on avait pensé à le réformer pour épilepsie et on l'avait mis en attendant à l'infirmerie. Je n'étais encore que simple canonnier conducteur de seconde classe faisant fonction de médecin auxiliaire. Je reconnus immédiatement dans ce malade un homme éminemment suggestible qui avait eu, pour une cause inconnue, une terreur intense ; il n'y avait aucune épilepsie mais simplement crise nerveuse « hystérique ». Et je répétai sur cet homme ce que bernheim m'avait appris : le bras dur comme une barre de fer, le moulinet des mains, les pieds collés au sol ; puis je m'enhardis, l'endormis et pendant son sommeil je l'envoyai en permission, il y retrouvait ses parents, ses amis, allait an bal... et je lui ordonnai de se souvenir à son réveil de cette belle permission. Tout se réalisa ainsi. A ses camarades ahuris qui ne savaient naturellement pas ce que j'avais fait car j'avais agi avec le malade seul à seul dans ma chambre, le candidat à la réforme raconta avec force détails la belle permission qu'il avait eue.

Depuis lors, effrayé du pouvoir de l'hypnose, j'ai définitivement renoncé à en user, mais ce que j'avais appris de la suggestibilité humaine m'a permis d'évaluer à leur réelle valeur bien des thérapeutiques qui firent l'objet de retentissantes publications avant de sombrer dans un heureux oubli.

Il ne faudrait cependant pas considérer Bernheim comme un pur clinicien, même exceptionnel pour son époque. Après son concours d'agrégation, il avait passé plusieurs mois à Berlin chez Virchow et tenait à vérifier sur pièces ses observations. La clinique terminée, il descendait chez morgagni où officiait Lucien, le futur doyen, déporté en 1944 par les allemands. A Nancy, en 1910, tous les malades de l'Hôpital étaient autopsiés, ce qui était alors je crois unique en France. En costume de ville, ses manchettes empesées dépassant des manches de sa veste, Bernheim de ses petites mains saisissait les organes extraits du cadavre et nous en expliquait les lésions. Seul Lucien avait de gros gants de caoutchouc, des gants de Chaput. Ce n'était pas très ragoûtant et quand le patron repartait après s'être assez superficiellement lavé et essuyé les mains, je pensais à Madame Bernheim, une grande femme presque deux fois plus haute que son mari qui l'attendait pour déjeuner.

Je me suis efforcé de donner une image aussi complète que possible de mon maître Bernheim et j'espère avoir ainsi montré, en même temps que ce qui faisait sa personnalité, tout ce qu'il a apporté à ceux de ses élèves qui l'ont fréquenté entre 1880 et 1910. Il a exposé ses idées dans un ouvrage important qui eut plusieurs éditions : « Hypnotisme, suggestion, psychothérapie ».

Qui l'a lu aujourd'hui ? Cependant les idées de Bernheim ont triomphé des anciennes conceptions de l'hystérie. Elles ont été recouvertes par celles de Freud qui ont eu un succès à mon humble avis trop exclusif, et la psychothérapie, avec ou sans hypnose, reste une des grandes thérapeutiques des psychonévroses. Elle a été créée par Bernheim ; je tenais à le rappeler à Strasbourg où il avait commencé sa carrière.